Discours du trône 2021

Mesdames et messieurs les membres des États généraux,

« Toute période est transitoire », comme le disait l’historien H. von der Dunk. Il traduisait ainsi l’idée qu’en observant le passé nous y distinguons souvent des lignes de force et une continuité. Il est cependant tout à fait compréhensible que beaucoup d’entre nous perçoivent notre époque comme une période de changements profonds et inéluctables. En raison bien sûr de la crise du coronavirus, qui continue de peser sur nos vies. En raison aussi de grands thèmes de politique intérieure, tels que l’accès au marché du logement, la réduction des émissions d’azote, l’égalité des chances dans l’enseignement et sur le marché de l’emploi, ainsi que la protection et le renforcement de l’État de droit. Et en raison surtout des problèmes globaux tels que le changement climatique et la modification des rapports de force sur l’échiquier international.

Ces grandes évolutions internationales peuvent être perçues comme abstraites et lointaines, mais elles ne le sont pas. Cet été, nous avons touché du doigt le changement climatique lorsque les habitants du Limbourg ont vu leurs maisons et leurs entreprises inondées après des pluies torrentielles. Les développements géopolitiques se sont rapprochés de nous avec les images et les récits déchirants d’Afghanistan. Pendant vingt ans, la communauté internationale y a œuvré pour la stabilité et la sécurité, la démocratie et les droits de l’homme, et en faveur des chances pour les filles et les femmes. Aujourd’hui, l’avenir du peuple afghan est à nouveau incertain. Pour beaucoup de vétérans néerlandais, il est difficile de voir se solder ainsi des années de présence militaire en Afghanistan et les nombreux sacrifices consentis. Ces dernières semaines ont été extrêmement intenses et tendues pour nos militaires et nos diplomates, qui ont mis en sécurité le maximum de personnes compte tenu des possibilités. Ils méritent à cet égard notre profond respect et notre reconnaissance. Cependant nous sommes conscients que ce chapitre n’est pas clos. Le sort de ceux qui sont restés est incertain. Ce qui se passe à cinq mille kilomètres d’ici touche à nos valeurs les plus essentielles et à notre propre sécurité.

Il est logique de se demander : que signifient ces développements pour moi personnellement ? Pour notre mode de vie ? Pour mon avenir et celui de mes enfants ? Depuis des années, les études montrent que si les Néerlandais jugent leur vie très satisfaisante, ils sont vivement préoccupés par la situation de leur pays et du monde autour d’eux. Leur inquiétude et leurs doutes sont alimentés par le ton du débat public, marqué par une polarisation croissante aux niveaux national et international.

Ces préoccupations légitimes s’accompagnent néanmoins du simple constat que les Pays-Bas sont et restent un pays où il fait bon vivre. Un pays qui peut se mesurer aux meilleurs du point de vue macro-économique. Si nous continuons à envisager l’avenir ensemble, nous pourrons surmonter beaucoup de choses.

Le budget que le gouvernement vous soumet aujourd’hui correspond à la mise en œuvre de la politique en cours. Il correspond au statut de l’équipe ministérielle qui a présenté sa démission en janvier dernier, assumant ainsi la responsabilité de l'affaire des allocations. Il reviendra au prochain gouvernement de prendre de nouvelles décisions importantes pour le long terme. Parallèlement, cela n’exempte pas le gouvernement actuel de son devoir de faire le nécessaire. L’urgence de certaines questions est telle que ne rien faire maintenant reviendrait à mettre le pays en situation de retard. C’est pourquoi le gouvernement pense devoir prendre certaines mesures supplémentaires dans le prolongement de la politique actuelle pour l’année prochaine, concernant notamment le climat, l’État de droit et le logement.

La période écoulée a été marqué par le coronavirus. L’année à venir sera, nous l’espérons, celle d’un retour vers une situation plus proche de la normale. Ce qui nous donnera la latitude de faire le point et d’envisager l’avenir.

Ce qui compte, c’est que nous, Néerlandais, avons à nouveau montré pendant la crise sanitaire que les familles, les amis, les collègues et les voisins ont la volonté d'être là les uns pour les autres. Beaucoup d’entre nous font le deuil d’un être cher. D’autres se débattent contre les conséquences physiques et psychologiques du Covid-19. Et d’autres encore, vieux comme jeunes, souffrent d’isolement et de dépression. Beaucoup d’entre eux peuvent heureusement compter sur des proches pour soulager leurs soucis et leur chagrin. Partout dans le pays sont nées des initiatives visant à aider les gens et les sortir de leur isolement. Il importe de maintenir cette attention pour les conséquences de la crise sanitaire, également dans la prochaine phase.

C’est aussi un constat positif que beaucoup aient continué à travailler pour l’intérêt général, souvent dans des conditions difficiles. Le pays vous en est reconnaissant. Merci aux policiers et aux agents de surveillance qui ont œuvré fermement à notre sécurité. Merci aux militaires qui ont prêté main forte en différents endroits du pays. Merci à tous les personnels de l’enseignement, des crèches, des transports publics et du secteur logistique. Merci à tous ceux qui ont quelque part apporté leur contribution. Et naturellement merci à tous dans les hôpitaux, les établissements médicalisés et les soins à domicile. Vous avez livré une performance extraordinaire. Pour les professionnels de santé, il sera essentiel au cours de la période à venir de récupérer, mentalement et physiquement, parallèlement au rattrapage des opérations et traitements reportés.

La crise sanitaire a fait ressortir l’importance et l’efficacité de la coopération et de l’harmonisation des services de santé aux niveaux régional, national et international. Cela est crucial dans la perspective de l’après-coronavirus, qui devra répondre à deux grandes questions. Premièrement : comment faire en sorte d’être prêts à affronter une prochaine pandémie ? Le gouvernement prépare un plan en ce sens. Cette question est par définition aussi d’ordre international, car les virus ne s’arrêtent pas aux frontières. L’essentiel est que suffisamment de vaccins soient disponibles à court terme partout dans le monde. Les Pays-Bas assument leurs responsabilités en la matière, en faisant don d’un vaccin pour chacun de ceux administrés ici. Deuxièmement : comment organiser le secteur de la santé pour garantir l'accessibilité, le prix raisonnable et la qualité des soins ? Il est temps de débattre de ces questions et de préparer la prise de décision.

Les mesures prises durant la pandémie ont touché encore plus durement les groupes vulnérables. Je pense aux personnes âgées fragiles, qu’elles soient chez elles ou en maison de retraite, et aux personnes à la santé délicate ou atteintes d’un handicap. Leur qualité de vie a été mise à rude épreuve. Après un an et demi de vie au ralenti, nombreux sont les jeunes qui risquent un faux départ ou en tout cas un retard dans leur formation ou leur entrée sur le marché du travail. La lutte contre la solitude, l’action contre le surendettement et la promotion de l’égalité des chances dans l’enseignement et sur le marché de l’emploi ont mobilisé beaucoup d’énergie ces dernières années. Ces efforts restent indispensables. Anticipant sur les choix nécessaires à long terme, le gouvernement réservera plus de 8 milliards d'euros jusqu’à fin 2023 pour rattraper le retard scolaire lié à la crise sanitaire. Il importe à cet égard que les établissements scolaires prêtent attention aux retombées sociales et psychologiques de la période écoulée sur les élèves et les étudiants. Le Service d'aide à la jeunesse bénéficiera l'an prochain de 1,3 milliard d’euros supplémentaires pour résoudre les problèmes et procéder en même temps à des améliorations structurelles. Le budget prévoit aussi une aide supplémentaire aux personnes surendettées du fait de la crise sanitaire ou du préjudice subi dans l’affaire des allocations.

Heureusement, l’économie néerlandaise est saine, certainement en comparaison de celle d’autres pays. Le mérite en revient à la force d’innovation des entreprises néerlandaises, source de perspectives pour ceux qui sont temporairement à l’écart. Les mesures de soutien aux entreprises étaient d’une portée et d’une ampleur financière sans précédent, mais elles ont eu l’effet souhaité. Selon les prévisions, l’économie néerlandaise rebondira cette année et la suivante, avec un chômage historiquement bas, alors que la dette publique reste maîtrisée malgré les mesures de soutien et que le pouvoir d'achat conserve en moyenne son niveau.

Dans la partie caraïbe de notre Royaume, la vie de beaucoup est devenue plus difficile suite au Covid-19, du fait de l'énorme recul du tourisme et de son impact sur l’économie insulaire. Les Pays-Bas caraïbes, c’est-à-dire Bonaire, Saint-Eustache et Saba, bénéficient de mesures de soutien comparables à celles appliquées en métropole. Des accords ont été passés avec Curaçao, Aruba et Saint-Martin pour que l'aide financière se traduise par une économie plus résiliente et résistante aux chocs. Il est crucial de toujours rechercher l’unité dans le dialogue à ce sujet. Cela renforce notre Royaume dans son ensemble.

La solidité intrinsèque de notre économie nous offre la possibilité de continuer à construire les Pays-Bas de demain. Reste que de nombreuses questions dépassent le cadre d’une législature ou les frontières nationales, ou les deux.

Extrêmement tendu, le marché du logement est un exemple marquant de problème national qu’il est impossible de résoudre en un seul mandat gouvernemental. Comment rendre de nouveau le logement abordable, surtout pour les primo-accédants ? Le gouvernement y a travaillé ces dernières années en passant des accords avec les communes et les provinces et en libérant des fonds supplémentaires pour la construction de logements neufs. La mise en œuvre de cette politique se poursuivra dans l'année parlementaire qui s’ouvre aujourd’hui. Plus de cent mille logements neufs sont actuellement construits grâce aux moyens financiers débloqués auparavant. Et le gouvernement mettra encore à disposition un milliard d’euros supplémentaire pour garantir la poursuite de la construction.

Le Fonds national de croissance est un autre exemple de dossier qui dépasse les limites d’une période gouvernementale. Cette année, le premier cycle a permis de dégager environ 4 milliards d'euros pour notamment l'infrastructure et des projets dans les domaines de l’intelligence artificielle et de l’hydrogène vert. Le prochain cycle tablera sur plus de 7 milliards d'euros.

D’importants montants ont déjà été réservés jusqu’en 2030 pour la nature et la biodiversité ainsi que la réduction des émissions d’azote. Ils financeront l'année prochaine les investissements dans le développement de zones naturelles, la mise aux normes des bâtiments d’élevage et le rachat d’entreprises agricoles. Il est nécessaire de maintenir de bonnes perspectives d’avenir pour les agriculteurs néerlandais, dont le rôle est crucial pour notre approvisionnement alimentaire et la vitalité de nos campagnes. Parallèlement, il importe de recenser les besoins et les possibilités en matière d’infrastructure, d’économie et de logement. Le gouvernement continuera à y œuvrer.

Parmi les sujets qui dépassent à la fois les frontières nationales et celles d’une législature, le changement climatique est sans conteste le plus pressant. Cet été, le Groupe d'experts intergouvernemental sur l’évolution du climat a publié un avertissement sévère et extrêmement préoccupant. Le changement climatique et la hausse du niveau de la mer sont beaucoup plus rapides et graves qu’initialement prévu. Cela menace la nature, notre sécurité et notre cadre de vie, mais touche aussi à la problématique de la pauvreté mondiale et des futurs flux migratoires. Aux Pays-Bas, la protection contre les crues a bien entendu la priorité absolue. Suite aux graves inondations récentes dans le Limbourg, le gouvernement lancera une concertation pour réexaminer toutes les mesures prévues et définir et localiser les éventuelles accélérations nécessaires.

Avec l’accord et la loi sur le climat, notre pays s'est déjà bien engagé dans la voie vers la réduction des émissions de CO2. La mise en œuvre des accords passés est en cours. Reste que la décision de justice dans l’affaire Urgenda nous oblige à accélérer le mouvement, y compris pour satisfaire aux objectifs de la loi sur le climat. Le gouvernement réservera quelque 7 milliards d'euros pour des mesures complémentaires visant par exemple à rendre les logements et l’industrie plus durables et à stimuler les transports électriques.

Au niveau européen, le gouvernement a plaidé pour le relèvement des ambitions de réduction des émissions de CO2 de 49 à 55 % en 2030. Il soutient également l’objectif de neutralité climatique en 2050 tel que formulé dans le Pacte vert européen. Il est manifeste que des efforts supplémentaires seront nécessaires dans les années à venir pour réaliser ces nouveaux objectifs. Cependant, une politique climatique ambitieuse offre aussi la chance de laisser aux générations futures un pays plus beau, plus propre et plus sûr. Elle ouvre aussi des possibilités économiques, par exemple en matière d'export et d’application de l’expertise néerlandaise dans les technologies durables et la protection contre les eaux.

Aujourd’hui, Journée internationale de la paix, nous mesurons la prospérité et le bien-être inédits que plus de 75 ans de paix et de coopération internationale ont apportés à notre pays. Son intégration dans l’ordre mondial multilatéral de l’après-guerre reste essentielle, car notre monde ressemble de plus en plus à un Rubik’s Cube. Tout est étroitement lié. Paix et prospérité, climat et sécurité, lutte contre la pauvreté et droits de l’homme, durabilité et économie, stabilité internationale et migrations. Chaque mouvement dans le cube, chaque décision, se répercutent dans plusieurs domaines et à plusieurs niveaux. Dans cet esprit, les Pays-Bas sont et demeurent un partenaire international fiable. Parce que c’est notre intérêt, mais aussi du fait d’une solidarité et d’une responsabilité assumées envers le reste du monde. Nos militaires en mission à l’étranger méritent respect et soutien pour les tâches importantes et difficiles qu’ils accomplissent, tant pendant qu’après leur mission. Le gouvernement affectera des ressources supplémentaires à la capacité opérationnelle de notre armée et à l’aide aux vétérans qui en ont besoin.

L’adhésion à l’Union européenne, à l’Otan et aux Nations unies sont les pierres angulaires de la politique étrangère néerlandaise. Il est clair que les Pays-Bas seront, avec les autres États membres de l'Union européenne, amenés à faire des choix stratégiques dans leurs relations avec la Chine et la Russie, mais aussi dans celles avec les États-Unis. La coopération transatlantique reste le socle de la politique de sécurité néerlandaise, mais nous devrons en même temps investir davantage dans la politique de sécurité européenne.

L’Union européenne a mis au rang de ses priorités la politique de rétablissement au sortir de la crise sanitaire, l’action climatique commune au moyen du Pacte vert et la sauvegarde de la communauté de valeurs que représentent l’Union et l’État de droit européen. Cette communauté de valeurs est fondamentale. Dans les pays de l’Union européenne, l’âge, la couleur de peau, la religion, l’orientation sexuelle, le sexe ou l’origine ne doivent jamais constituer un motif d'inégalité de traitement, d’exclusion ou d’autres formes de discrimination.

L’État de droit est le fondement de la société libre et démocratique qui caractérise de longue date notre pays. Mais cet État de droit est mis à mal. Le crime organisé est de plus en plus féroce et violent. L’assassinat du journaliste Peter R. de Vries a encore repoussé les limites en la matière. Le gouvernement œuvre déjà sur le long terme à une approche ferme et pluridisciplinaire de ce problème, et il y consacrera à nouveau des moyens supplémentaires. Les organisations criminelles doivent être démantelées, leurs chefs arrêtés et l’argent sale confisqué. Nous devons aussi investir davantage dans la cybersésurité et la lutte contre la criminalité numérique, car les menaces mondiales dans ce domaine augmentent d’innombrables manières. Parallèlement, la situation des quartiers sensibles doit être améliorée et il importe que les jeunes acquièrent formation et emploi pour éviter de tomber dans la délinquance. Il faut aussi protéger les personnes qui œuvrent en faveur de l’État de droit. Le renforcement de l’État de droit est par définition une affaire de longue haleine. Cinq cents millions supplémentaires y seront consacrés chaque année.

Enfin, dans cette réflexion sur l’État de droit et la sécurité juridique, le gouvernement doit balayer devant sa propre porte. Le règlement des sinistres causés par les tremblements de terre des champs gaziers de la Groningue a été trop long et laborieux. Dans l’affaire des allocations, l’État a commis une injustice, au propre comme au figuré. Dans les deux cas : les erreurs doivent être corrigées et ceux qui ont droit à une compensation doivent la recevoir au plus vite. Cela reste une priorité absolue du gouvernement. Il importe également que l’accès au droit soit ouvert à tous. Le gouvernement attribuera des ressources supplémentaires à la défense juridique des personnes à bas revenu. La réponse à la question fondamentale de la restauration de la confiance est une affaire de longue haleine et exige de se soucier davantage de l’applicabilité de la politique.

Mesdames et messieurs les membres des États généraux,

Si toute période est transitoire, le changement social est une constante. Notre histoire le montre. Il s’agit toujours, également ici et maintenant, d’envisager chaque changement dans un esprit d’ouverture. Nous bâtirons ainsi un pays meilleur pour les générations futures. Dans cet objectif le gouvernement continuera à coopérer avec vous, mesdames et messieurs les membres des États généraux. Puissiez-vous remplir votre importante mission en sachant que beaucoup vous souhaitent la sagesse nécessaire et se joignent à moi pour prier que vous soient données la force et la bénédiction de Dieu.